Collection FOLIO/THÉÂTRE
Edition présentée & annotée par
Arnaud Rykner

La particularité de la mise en scène de Jacques Lassalle est sans doute le traitement réservé à H. 2. Alors que chez Simone Benmusa, H. 1 et H. 2 étaient traités à parité (comme en témoignait l'échange de rôle un temps pratiqué par Jean-François Balmer et Sami Frey),Jacques Lassalle présente un H. 2 dont l'hypersensibilité est poussée jusqu'à l'hystérie.: tandis qu'il se défend d'appartenir à une quelconque catégorie connue, nommée, classée(" en tout cas on n'est par sur vos listes", p. 39), il brandit violemment une chaise au-dessus de sa tête ; à l'évocation des manuscrits qu'il tiendrait cachés quelque part chez lui (p. 47), il se rue dans sa chambre et revient sur la scène jeter furieusement draps et couvertures. Le décor est plus sobre : une pièce aux murs, sol et plafond blancs; une fenêtre derrière laquelle on voit la façade d'un immeuble hausmannien; une chaise, un fauteuil, une table, le tout en bois, meublent un intérieur austère, qui rappelle le stylite sur sa colonne ou le moine dans sa cellule évoqués ironiquement par H. 2 (p. 38). Tous les objets présents sur scène servent (jusqu'à la lampe manipulée rageusement pour interroger l'ami, l'ennemi) . . . sauf la machine à écrire, sagement rangée contre un mur - signe insistant de l'impuissance de H. 2 à produire l'œuvre rêvée par H. 1 ?

La presse accueille favorablement le spectacle, et plus d'un article parle du " sacre de Nathalie Sarraute " .

FILM

En 1988, Jacques Doillon a réalisé un film dans lequel Jean-Louis Trintignant et André Dussolier interprètent respectivement H. 1 et H. 2, tandis que Pierre Forget et Joséphine Derenne jouent H. 3 et F. (coproduction I.N.A./Lola Films/La Sept, avec la participation du C.N.C.).
Ce film de 58 minutes qui a déjà connu plusieurs rediffusions à la télévision, a beaucoup fait pour la popularité de la pièce, servie par une interprétation sobre et une scénographie relativement dépouillée, ainsi que par la personnalité du réalisateur et des principaux interprètes.
LA PRESSE

Nathalie Sarraute révèle ces mots de rien qui peuvent tuer

Le Théâtre national de la Colline présente jusqu'au 31 octobre " Pour un oui ou pour un non ", la plus forte pièce de son auteur et l'un des sommets du répertoire français
Romancière et dramaturge, Nathalie Sarraute, née en Russie, en 1900, est l'un des écrivains majeurs du siècle. A quatre-vingt-dix-huit ans, elle continue le travail d'écriture qu'elle n'a cessé de mener de Tropismes, publié en 1939, à ses pièces de théâtre qu'elle a commencé d'écrire dans les années 60. Depuis que le 14 janvier 1967, Jean-Louis Barrault créait Le Silence et Le Mensonge pour l'ouverture du Petit Odéon, l'oeuvre dramatique de Nathalie Sarraute est jouée régulièrement, attirant chaque fois un public plus nombreux. LE THÉATRE NATIONAL DE LA COLLINE ouvre sa saison avec Pour un oui ou pour un non, la pièce la plus souvent représentée de Nathalie Sarraute. Ce monument de la littérature dramatique qui met en scène la fragilité des relations humaines est servi par une mise en scène de Jacques Lassalle.
Pour un oui ou pour un non est l'un des sommets de notre théâtre. Il sera joué jusqu'à la fin des temps. Aucun risque à l'affirmer. Toutes nos vies sont là. " Parents-enfants, frères-soeurs, époux, amis ", tous les êtres unis se voient, s'écoutent, quand ils entendent cette pièce. " Words, Words, Words. " Le théâtre : dire/entendre des mots. La vie, à la crèche, l'école, l'entreprise, la maison, l'hôpital : dire/entendre des mots. Quand Nathalie Sarraute naît en Russie, à Ivanovo, elle entend des mots russes. Toute petite fille, à Paris, où elle a suivi son père, elle entend d'autres mots, français. Parole et arrachement : un jeu de deux forces adverses, dont Nathalie Sarraute ne guérira pas.
Entre deux êtres, un revers méchant de la parole : " avoir des mots ". Le cas de Nathalie Sarraute est plus grave : elle ne cessera pas d'avoir des " mots " avec elle-même. D'" avoir des mots " avec les mots.
Un mot lui vient à l'esprit. Un mot candide, inoffensif. Non ! Nathalie Sarraute, toujours sur le qui-vive, croit sentir craquer sous ses dents un mot passager clandestin, comme un caillou dans des lentilles. Son écriture, alors, se ramasse sur elle-même. La ligne de son encre se tend, le mot est pris à l'hameçon. La voix de Nathalie change d'octave, se fait plus volontaire, plus gendarme, d'une teinte dans les marrons foncés. Nathalie se faufile d'un pas garçonnier mais délié dans des corridors de synonymes, analogies, faux-semblants. Le mot en litige est passé à la toise, prié d'ouvrir ses bagages, d'accepter un Sarraute-scanner, auquel rien n'échappe. " C'EST BIEN ÇA "
Faut-il prendre la peine de préciser que c'est dans ces moments de close-combat avec les mots que Nathalie Sarraute se montre de nos écrivains, la reine ? Pour un oui ou pour un non, la plus forte pièce de Nathalie Sarraute, est la rencontre de deux hommes qu'elle appelle H. 1 et H. 2. Deux amis d'enfance. Mais qui, depuis quelques semaines ou mois, ne se voient plus. Pourquoi ? H. 1, inquiet, vient trouver H. 2 chez lui. Il veut en avoir le coeur net. Protestations de H. 2 : Non, il ne voit pas, il n'y a pas de brouille. H. 1 s'entête. H. 2 faiblit : oui, il s'est trouvé blessé par un mot qu'" a eu " H. 1 à son égard. Un jour, H. 2 s'était laissé aller à se prévaloir de quelque chose, très peu de chose en l'occurrence, et H. 1 lui a dit : " C'est bien... ça ! " H. 1 joue l'étonnement : une vie d'amitié, de fraternité même, menacée pour si peu ?
Mais Nathalie Sarraute, joignant d'un seul flux inquiétudes, hasards, illusions, toutes les douleurs du monde, nous amène à découvrir que ces mots de rien, " c'est bien... ça ", étaient d'une cruauté sans nom. Alors que H. 2 nous est apparu tout d'abord susceptible, ombrageux, buté, violent, et H. 1 amène, ouvert, conciliant, c'est presque l'inverse qui va l'emporter, du moins comprendrons-nous qu'il nous faut faire la part des choses. Injustices du sort, revirements des destins, malentendus qui s'enracinent, erreurs de rien, passagères, qui ne pèsent rien, et qui peuvent tuer, toutes ces choses de sens commun, Nathalie Sarraute, en à peine un peu plus d'une heure, les irradie d'un jour de genèse. Un éblouissement. La pureté sensible absolue, on dirait Jean-Sébastien Bach.
Le plus beau est qu'elle n'atteint cette vérité qu'en osant des embardées folles, par moments. Des sautes de délire, comme si des coups d'éclairs brusques projetaient, par saccades, dans le plus intime des âmes, des paquets sanglants de tripes de la société. Pour un oui ou pour un non est une pièce si miraculeuse qu'elle s'accommode presque de toute interprétation, de toute mise en scène. Celle de Jacques Lassalle est au fil du rasoir, belle et nette comme il fait souvent, du cristal dans l'air comme après la pluie. Peut-être le décor du virtuose Rudy Sabounghi, sans profondeur de champ, et propre comme un sou neuf, dans le but sans doute d'affirmer l'universalité éternelle de cette oeuvre, a-t-il l'inconvénient de mettre la pièce " trop en montre ", de la coincer en vitrine. Jean-Damien Barbin, acteur de souple finesse, nous fait bien toucher l'élégance du dehors et les noirs de tréfonds de H. 1. Hugues Quester est poignant en H. 2, bien que le metteur en scène lui ait fait, si c'est lui, mettre trop l'accent sur l'aspect " gros balourd " qu'indique, juste en passant, l'auteur.

Michel Cournot / Le Monde- Article paru dans l'édition du 15.09.98